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Les dieux ont mis un homme à l'épreuve

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Interview

Voici un entretien exclusif avec le dessinateur russe Roman Surzhenko, auteur des séries Louve et La jeunesse de Thorgal, et du sixième album de Kriss de Valnor.
Cet entretien a été réalisé en janvier 2015 en marge du festival d’Angoulême.

Remettons-nous un peu dans le contexte. Le cinquième album de Louve, « Skald », vient de paraître. Roman met les dernières touches de couleur sur « Runa », troisième album de la Jeunesse de Thorgal, annoncé pour avril 2015. Quant à Kriss, le dessinateur Giulio de Vita vient tout juste d’annoncer qu’il quitte la série. C’est d’ailleurs pendant le festival qu’il est décidé de proposer à Roman d’en dessiner la suite, ce qu’il acceptera, pour l’album « L’île des enfants perdus » qui paraîtra en novembre de la même année.

Vous pouvez retrouver et commenter cet entretien sur le forum — cliquez ici — illustré avec d’autres documents.

Thorgal.com : Bonjour Roman, c’est un plaisir de vous retrouver à nouveau en France. C’est votre deuxième participation au festival d’Angoulême, après celle de 2013. Quelques mots sur ce festival ?

Roman Surzhenko : J’aime bien revenir dans cette ville. Les stands et expositions sont à la fois semblables et différents. La ville est très belle, j’aime bien cet endroit.

Thorgal.com : La plupart des lecteurs francophones vous ont découvert dans les Mondes de Thorgal. Comment avez-vous été contacté pour devenir auteur de Thorgal ?

Roman Surzhenko : Une histoire magique ! Mon agent, Tommaso d’Alessandro, m’a demandé si je voulais faire un test pour Thorgal. J’étais stupéfait. C’était le jour de mon anniversaire, et je crois que c’était le plus beau cadeau qu’on puisse me faire. Parce que Thorgal est devenu le projet de ma vie, le projet qui, à mon avis, a changé ma vie.

J’ai accepté de dessiner quelques pages. Je n’avais reçu aucune information, aucun scénario. Tommaso m’a proposé de dessiner ce que je voulais sur le monde de Thorgal. J’ai réalisé deux ou trois pages sur Thorgal et Jolan, et quelques portraits de Thorgal. C’était tout.

Thorgal.com : Les pages sur Thorgal et Jolan, c’était une petite histoire ?

Roman Surzhenko : Oui, la première page proposait un combat, Thorgal et Jolan contre des monstres. Je voulais montrer que je sais dessiner de l’action. Après cela, j’ai attendu environ un an, parce que je crois que beaucoup de dessinateurs faisaient le test. Et un beau jour, on m’a appris que j’étais invité officiellement dans l’équipe.

Thorgal.com : Pas de nouvelles pendant un an, alors ?

Roman Surzhenko : Oui, j’ai terminé un album pour les Humanoïdes associés, j’en ai dessiné un autre pour Soleil, et après ça j’ai reçu cette nouvelle. Je crois que ce n’était pas une décision simple pour le Lombard et pour les Rosinski.

Thorgal.com : Vous connaissiez déjà la série ? Est-elle diffusée en Russie ?

Roman Surzhenko : Oui. Il est vrai que les bandes dessinées ne sont pas très connues en Russie. Mais nous avons bien sûr un certain nombre de lecteurs, et parmi ces fans, Thorgal est bien connu.

Par contre, chez moi à Taganrog (sud-ouest de la Russie, au bord de la mer d’Azov), Thorgal n’est pas du tout connu. J’ai eu de la chance, j’ai fait la rencontre il y a 20 ans d’un dessinateur local avec qui je suis devenu ami. Il avait une petite collection de bandes dessinées, et les premiers albums qu’il m’a montrés étaient cinq albums de Thorgal. « L’enfant des étoiles », « Les archers », « Alinoë », « Le Pays Qâ » et « La chute de Brek Zarith ».

Thorgal.com : De très bons albums !

Roman Surzhenko : Oui, c’est vrai ! Comme je l’ai dit en d’autres occasions, j’avais l’impression d’y trouver des dessins de Rembrandt, parce que le travail de lumière et d’ombres est incroyable, un peu comme les eaux fortes de Rembrandt. C’était quelque chose que je n’avais jamais vu. J’avais lu auparavant des Pif Gadget, découvert des dessinateurs comme Raphaël qui dessinait Doc Justice, Chéret qui dessinait Rahan, Norma qui dessinait le Capitaine Apache. Mais c’était différent, c’étaient des histoires courtes, dans un magazine pour les enfants.

Là, chez mon ami, je découvre de vrais albums, de 46 pages, avec des dessins incroyables. C’était d’un niveau supérieur, selon moi. J’étais impressionné. J’ai commencé à copier cette manière de dessiner, ce style. C’est pourquoi je crois que je peux dire que Grzegorz a été sans le savoir l’un de mes professeurs. Je n’ai jamais étudié l’art à l’école ou à l’université. Pour progresser, je regardais ce que j’aimais et je tâchais de le reproduire. Bien sûr j’ai étudié l’anatomie, les compositions, mais c’était une formation classique. La bande dessinée est quelque chose d’autre.

Thorgal.com : L’envie de devenir auteur de bande dessinée est venue à quel âge, comment ?

Roman Surzhenko : C’était quand j’étais étudiant, quand j’avais 19 ans. Je ne sais pas d’où c’est venu. J’étais assis, pendant des cours de maths à l’université et c’est venu comme un coup de foudre. Je me suis dit que je voulais, que je devais dessiner. J’allais dessiner. Mais je ne savais pas comment ! Après cela, j’ai fait la connaissance de ce dessinateur local. Il m’a ouvert les portes du deuxième éditeur local, et ça a marché.

Thorgal.com : L’auteur local vous a montré comment il travaillait ?

Roman Surzhenko : En fait, il n’était pas auteur de bandes dessinées, il était illustrateur. A l’époque, dessiner des bandes dessinées en Russie était presque impossible. Il fallait vivre à Moscou, et dessiner pour quelques magazines pour les enfants. Mais pour les gens qui habitaient en province, c’était impossible. Il n’y avait pas Internet à l’époque. Il y a 20 ans, nous n’avions pas de portables, pas d’ordinateurs, d’Internet…

Thorgal.com : Vous avez rencontré un éditeur localement pour pouvoir travailler dans votre ville.

Roman Surzhenko : Je n’ai dessiné que des illustrations pour les enfants, des détectives, de la science-fiction, etc. Je n’ai commencé à dessiner des bandes dessinées qu’après avoir acheté un ordinateur et un modem pour avoir accès à Internet. Je crois que c’était en 2001. J’ai commencé à dessiner pour les éditeurs moscovites grâce à cela.

Thorgal.com : Vous parliez d’illustration, c’était dans le style de ce que vous faites pour les Mondes de Thorgal ?

Roman Surzhenko : Non, je tâchais d’utiliser des styles différents, selon les besoins. Par exemple, lorsque je dessinais pour les enfants, je faisais des illustrations en couleurs. Et j’encrais mes dessins de manière différente pour les histoires de détective. Je variais les lignes, les couleurs, les techniques.

Thorgal.com : Et à la main.

Roman Surzhenko : A la main, oui, bien sûr.

Thorgal.com : A part Grzegorz, y a-t-il des auteurs qui vous ont donné envie de faire de la BD ?

Roman Surzhenko : Oui, il y a eu tout d’abord les dessinateurs de Pif Gadget, quand j’étais enfant. J’en ai déjà cité quelques-uns, Raphaël (Taranis, Doc Justice), Norma (le Capitaine Apache), Chéret (Rahan). Mais aussi Alfonso Font, Forton (Teddy Ted)… Mais j’étais enfant, ce n’était pas encore sérieux.

Plus tard, il y a eu Rosinski. Et bien sûr, par la suite, j’ai apprécié beaucoup d’autres auteurs, comme Iouri Jigounov, dessinateur d’Alpha et XIII, Vicente Segrelles (Le Mercenaire), Horacio Altuno qui dessine des bandes dessinées érotiques mais raconte des histoires incroyables, Milo Manara, Paolo Serpieri (Druuna), et d’autres. J’aime bien les histoires réalistes. Mais Rosinski et les dessinateurs de mon enfance resteront toujours mes préférés. Toujours.

Thorgal.com : Comment gérez-vous l’éloignement, pour travailler avec le scénariste Yann ou l’éditeur Le Lombard ?

Roman Surzhenko : Nous n’avons pas fait connaissance tout de suite. Nous travaillions par l’intermédiaire de notre éditrice au Lombard, Nathalie Van Campenhoudt. Yann envoyait les scénarios à Nathalie, elle les traduisait en anglais et me les envoyait. Je dessinais les planches puis je les envoyais à Nathalie.

Peut-être un mois ou deux mois après avoir commencé, Yann m’a écrit, en anglais. Nous avons fait connaissance virtuellement, à distance. Nous nous sommes écrit en anglais pendant un moment, mais aujourd’hui nous nous écrivons en français.

Nous continuons quand même à travailler par l’intermédiaire de Nathalie, mais désormais Yann et moi discutons plus directement, cela va plus vite. Nous discutons de tous les détails, il fait des commentaires, j’en fais également, puis je dessine des croquis détaillés. J’envoie ensuite ce découpage détaillé à Nathalie.

Grzegorz ne voit que l’encrage. Nous nous faisons confiance, il ne contrôle pas toutes les étapes. Il fait parfois des commentaires, il propose de modifier des détails mais, grâce à l’ordinateur, je peux les corriger facilement et rapidement.

Thorgal.com : Intervenez-vous dans l’écriture du scénario, proposez-vous des changements à Yann ?

Roman Surzhenko : Non, pas du tout. Je pense que Yann est un excellent scénariste, avec des idées, avec le sens du mot. Je m’occupe du dessin, il s’occupe du scénario, ce qu’il fait ne me regarde pas. Il écrit le scénario, je le lis, et comme il sait dessiner je me projette facilement dans son histoire. Le film se déroule dans ma tête. Yann a peut-être, au début, exploré différentes pistes, mais maintenant tout va bien.

Thorgal.com : Discutez-vous avec lui des futures histoires ?

Roman Surzhenko : Non, jamais. A part le synopsis, je ne sais pas du tout ce qui se passera dans l’album suivant.

Thorgal.com : Vous travaillez sur ordinateur. Pourquoi ce choix ?

Roman Surzhenko : Eh bien, si j’avais une grande maison avec un atelier, je travaillerais sans doute comme Grzegorz. Je ferais des tableaux, des peintures sur une énorme table. Mais j’habite dans un appartement et je travaille dans un bureau. Voilà mon secret ! Mais je trouve aussi que travailler ainsi est plus pratique.

Par contre, je ne peux pas organiser d’expositions, parce que je n’ai pas d’originaux. Mais on peut les imprimer. Quelques expositions ont été organisées grâce à Piotr Rosinski (fils de l’auteur). C’étaient des planches imprimées à partir de fichiers, ainsi que des projets de couverture. J’ai trouvé cela très beau.

Thorgal.com : Qu’est-ce que ça a changé dans votre méthode de travail, dans votre dessin ?

Roman Surzhenko : C’est plus pratique, ça va plus vite. Je peux augmenter la taille du dessin pour dessiner les détails, retoucher les visages, les détails des costumes, des armes… Je n’ai pas besoin de faire des scans, qui font perdre de la qualité au dessin. J’ai seulement besoin d’exporter au format nécessaire, c’est tout. Je peux changer les couleurs sans aucun problème, ce qui est impossible à faire avec des vraies aquarelles.

Thorgal.com : Vous avez commencé avec « Louve » qui est ancrée dans le présent des personnages, puis « La jeunesse de Thorgal » qui revient sur les origines du héros. Travaillez-vous de la même façon sur ces deux séries ?

Roman Surzhenko : Tout à fait de la même façon, je ne fais aucune différence. Pour moi c’est le même univers, la même famille. C’est comme faire une fête avec des parents, des proches. Si je vais voir mes parents, ma petite sœur ou ma grand-mère, ce sont des visites à la fois différentes et semblables, parce que nous formons une famille.

Thorgal.com : Avez-vous une préférence, entre les deux ?

Roman Surzhenko : (Rires) C’est comme me demander « quel est votre enfant préféré ? ».

Thorgal.com : Vous les aimez autant.

Roman Surzhenko : Oui.  Mais je peux dire que dessiner Louve a été plus compliqué. C’était ma première histoire à un tel niveau, c’était une responsabilité énorme. Enorme. Et je n’avais aucune idée de l’âge de Louve, de la saison où ça se passe… On m’a envoyé un extrait du scénario, les premières pages, et je ne savais pas si Louve avait 6 ans, 8 ans, 13 ans… Etait-ce un temps printanier, ou pas ? C’est pourquoi il a été plus compliqué de commencer que pour la Jeunesse. L’autre chose qui m’a marqué est que, quand j’ai commencé à dessiner Louve, elle avait un âge très proche de celui de ma fille, à l’époque. La suite est venue plus facilement. Les sensations, les expressions, etc.

Quant à Thorgal, je crois que je suis toujours un enfant ici (il montre sa poitrine). J’aime bien ses aventures, ses sentiments avec Aaricia. Leur premier baiser était très romantique.

Thorgal.com : Quand on vous a proposé de dessiner les aventures de Louve, quelle a été votre réaction ?

Roman Surzhenko : Comme je l’ai dit, cela s’est fait en deux étapes, avec le test, puis l’invitation officielle. Ça a été comme un coup de foudre pour moi. Et la deuxième fois, pour La jeunesse de Thorgal, je crois que ça a été encore plus fort. Je ne pouvais pas y croire. C’était à quelques jours de la fête du nouvel an, très importante en Russie. J’ai pensé que c’était un deuxième cadeau du destin.

Thorgal.com : Comment collaborez-vous pour la réalisation des couvertures ?

Roman Surzhenko : Au départ, j’ai cru que je dessinerais les couvertures. J’ai commencé à dessiner des projets. Puis on m’a dit que ce serait Grzegorz. Mais ce n’est pas un problème pour moi. J’étais persuadé qu’il dessinerait les meilleures couvertures possibles, et j’avais raison. Après cela, j’ai dessiné des projets, et on m’a proposé de réaliser la couverture du deuxième album de Louve, « La main coupée du dieu Tyr ». Je l’ai faite, mais, par la suite, il a été décidé que Grzegorz continuerait. J’ai dit à Piotr quand nous nous sommes rencontrés à Paris, que je suis très content que Grzegorz dessine les couvertures. Ce que je veux, c’est que ce projet continue. Je vais tout faire pour que ce projet ne s’arrête jamais. Si on me propose de dessiner les couvertures, je le ferai. Mais si Grzegorz souhaite les dessiner, c’est très bien. C’est magnifique. Je souhaite que Grzegorz fasse ce qu’il veut parce qu’il est un peu mon professeur, mon maître, une légende vivante pour moi. Je veux qu’il soit bien, qu’il se sente bien. C’est pourquoi je suis heureux qu’il peigne ces couvertures. Qu’il continue !

Thorgal.com : Si un jour Rosinski cesse de dessiner Thorgal et vous propose de prendre la suite, quelle serait votre réaction ?

Roman Surzhenko : Je pense avoir répondu à la question. Ce qui sera bien pour ce projet, je le ferai. Je ne suis pas quelqu’un qui veut tout prendre, pas du tout. Je veux seulement que Thorgal continue.

Je suis heureux que les fans, certains fans, aiment bien mes dessins. Je ne cherche pas à imposer mon propre style, individuel. Je veux continuer le « bon vieux Thorgal », comme dans les albums que j’ai découverts il y a 20 ans et que j’aime toujours autant. C’est tout ce que je veux.

Thorgal.com : Quel personnage aimez-vous le plus dessiner ?

Roman Surzhenko : Thorgal, dans sa jeunesse. Et Raïssa, sous forme de femme. J’aime bien cette Raïssa un peu différente, dans l’album « Skald ». Dans un album précédent, elle était un chasseur effrayant, mais ici elle est un être qui souffre. Ce personnage devient plus complexe.

Thorgal.com : Y a-t-il un personnage que vous avez plus de mal à représenter, que vous n’aimez pas dessiner ?

Roman Surzhenko : Non, je les aime tous. Mais il est vrai que j’ai mes personnages préférés.

Thorgal.com : Avez-vous d’autres projets ?

Roman Surzhenko : Non, les séries parallèles me suffisent. Je veux me concentrer sur elles, pour offrir la meilleure qualité de dessin, parce que je travaille pour mon plaisir et pour le plaisir des lecteurs. Pourquoi chercher quelque chose d’autre ? Je suis ici et je ne peux pas rêver mieux.

Thorgal.com : Merci Roman, d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

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