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Romans

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Extraits - Tome 2

Collection - Romans

Au-delà des ombres

Voici deux autres extraits, cette fois du second roman, « Au-delà des ombres », paru en 2010.

Ce premier extrait est le court prologue du livre. Histoire d’ambiance, premier nœud du fil rouge galathornien.

Le jeune homme était à fond de cale, les poignets et les chevilles entravés par d’épaisses cordes. Sa docilité avait convaincu les gardes que les chaînes étaient inutiles. La galère entamait sa deuxième nuit de voyage. Les yeux fixés sur le pan de ciel minuscule, le prisonnier essayait de déterminer à l’aide des étoiles la position et l’avancement du navire.
Loin de l’empêcher de dormir, les battements de tambour, les coups de fouet et les gémissements des cent rameurs qui actionnaient le vaisseau le berçaient, car chaque coup de rame l’approchait de son but.

Beaucoup plus long, le second extrait nous ramène dans le village de Caleb. On y découvre un quotidien simple et chaleureux, où la vie de l’hiver est tributaire du travail de l’été. On y ressent aussi la peur viscérale qu’inspire le Viking, la peur de cet « événement extérieur » qui pourrait bouleverser des vies qui n’ont pour ambition que d’être paisibles.

Le soleil était encore chaud et pourtant la journée de travail tirait à sa fin. Les femmes étaient déjà reparties au village, emmenant les enfants, afin de préparer le banquet. Les épis dorés, liés en bottes, s’amoncelaient dans les charrettes comme autant de promesses d’un hiver durant lequel on ne souffrirait pas de la faim. Caleb s’approcha de Thorgal et lui octroya une claque amicale dans le dos.
– Il ne t’aura pas fallu beaucoup de temps pour devenir un véritable paysan, mon ami, lança-t-il.
Thorgal rejoignit l’homme qui les avait accueillis lui et Aaricia, près de six mois plus tôt. Lorsqu’ils avaient frappé à sa porte, épuisés et frigorifiés après de longs jours de marche à la recherche d’un endroit où s’installer, Caleb n’avait posé aucune question ; il s’était contenté de leur ouvrir la porte de sa hutte. Jusque-là, ils avaient avancé droit devant eux, ne s’arrêtant que pour bivouaquer, désirant mettre le plus de distance possible entre eux et les terres vikings. Après tant de jours de marche, Aaricia avait besoin de repos, d’un lieu protégé des intempéries, d’un lit. Ce village était pour eux un havre.
Dès le lendemain de leur arrivée, Thorgal, incapable de rester inactif, s’était proposé pour participer aux tâches du village avec les autres hommes. En cette saison, les corvées consistaient essentiellement à nourrir le bétail et à réparer les clôtures. Il s’était mis au travail avec ardeur. Personne n’avait trouvé à redire à la présence de cet homme peu bavard, mais robuste, dont les talents à la chasse permettaient de manger de la viande en une période où l’on devait habituellement s’en passer.
De son côté, Aaricia s’était rapidement liée d’amitié avec Armeline, l’épouse de Caleb. Elle retrouvait avec elle la complicité qu’elle avait partagée avec son amie Solveig, à présent épouse de Joründ-le-taureau. Armeline, mère de cinq enfants, n’avait pas tardé à se rendre compte qu’Aaricia était enceinte. Il ne fut plus question de reprendre la route. Les beaux jours arrivaient et Caleb aida Thorgal à bâtir une hutte au toit de chaume. Le jeune couple faisait à présent partie de la petite communauté.
Caleb s’étira en se massant le dos. Les hommes se mettaient en route vers le village, leur fourche rudimentaire sur l’épaule. Thorgal passa à son ami l’outre à laquelle il venait de se désaltérer.
– Ton clan ne te manque pas trop ? demanda soudain
Caleb en évitant le regard de son compagnon. Thorgal esquissa un sourire. La question était posée avec légèreté, mais il n’ignorait pas que ses origines inquiétaient le brave homme. Lorsque Thorgal avait commencé à lui livrer une partie de ses secrets, Caleb avait pris un air horrifié.
– Vous venez d’un clan viking ! avait-il bégayé. Nous ne voulons rien avoir à faire avec ces pillards casqués et barbus !
Thorgal l’avait immédiatement rassuré :
– Nous non plus, Caleb, nous non plus.
Caleb avait choisi de croire l’homme à la joue barrée d’une cicatrice mais au regard clair et franc. S’il posait encore parfois des questions, c’était plus par crainte de voir un jour son nouvel ami repartir parmi les siens, car un lien véritable s’était créé entre eux. Pour toute réponse, Thorgal sauta sur le banc de la carriole et tendit les rênes à Caleb.
– Il est temps de rentrer, les femmes nous attendent.
La carriole cahota sur le chemin pierreux et les deux hommes profitèrent en silence de la douceur des rayons de soleil. Lorsqu’ils arrivèrent en vue du village, les premiers cris retentirent.
– Les voilà ! Les voilà !
Une douzaine d’enfants montaient la garde, impatients que la fête du dernier jour des moissons commence enfin. En tête, Shaniah, la fille aînée de Caleb, se précipita vers la charrette. Un sourire découvrait ses dents blanches et deux fossettes creusaient ses joues. Mais son père la reçut d’une rebuffade :
– Que fais-tu là, Shaniah ? Tu devrais être avec les femmes à préparer le repas !
La jeune fille avait presque seize ans, mais son visage, piqueté de taches de rousseur, était celui d’une petite fille. Son corps n’avait pas assez changé pour imprimer des formes féminines à sa tunique simple. À la remarque acerbe de son père, elle prit un air buté.
– Je voulais proposer à Thorgal de l’aider à bouchonner son cheval, marmonna-t-elle.
– Thorgal est assez grand pour s’occuper lui-même de ses affaires. Toi, fais ce que je t’ai demandé.
Shaniah se mordit la lèvre et tourna les talons.
– Je m’inquiète pour elle, déclara Caleb, pensif, en arrêtant la charrette. Elle a beaucoup de mal à prendre sa place dans la communauté.
Thorgal sauta sur le sol en terre battue. Le caractère enfantin et têtu de Shaniah ne le préoccupait pas. Les années se chargeraient de le lui faire passer. Les autres enfants commençaient déjà à décharger les gerbes. Une chaîne s’était formée jusqu’aux granges. Ils riaient en se passant l’avoine dorée de main en main. Thorgal fut saisi d’un subit besoin de voir Aaricia et de la serrer dans ses bras. Il s’excusa auprès de Caleb qui le regarda s’éloigner en souriant.
Dans la maison longue, où les villageois avaient l’habitude de se réunir, flottait une odeur délicieuse. La fête des moissons était un moment important, sans doute le plus important de l’année et, pour l’occasion, les femmes avaient préparé de grosses miches de pain à la croûte épaisse, des cochons et des chèvres rôtissaient au-dessus des foyers et les enfants avaient ramassé des baies dans la forêt. Thorgal chercha Aaricia des yeux et la découvrit devant le feu, occupée à tourner et à arroser un cochon qui commençait doucement à griller. Elle avait protégé ses longs cheveux blonds d’un épais fichu et sa robe mettait en valeur sa poitrine lourde et son ventre proéminent. Sur son visage palpitait la lueur orangée des flammes. Thorgal se dirigea vers elle et la prit dans ses bras.

(c) Sarn – Editions Milan 2010 – Reproduction interdite

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